Juin 2026
Juin 2026
Le service client fait partie des secteurs les plus directement affectés par l’intelligence artificielle. Comme la plupart des entreprises voient leur service client comme un coût à minimiser, toute initiative technologique qui permettrait de réduire ce coût est forcément examinée avec beaucoup d’intérêt. En tant que métier intrinsèquement difficile à industrialiser, le coût humain nécessaire pour faire tourner un service client digne de ce nom est potentiellement énorme.
Ce n’est donc pas un secteur qui a attendu ChatGPT pour essayer de remplacer les humains par des robots, censés répondre correctement aux questions de leurs clients. Pendant longtemps, j’ai regardé avec scepticisme tous ces chatbots prétendument intelligents, mais qui fournissaient une expérience client médiocre la plupart du temps, voire catastrophique dans de nombreux cas. Et dans le meilleur des cas, elle restait inférieure à un bon formulaire de contact, pensé par un humain expérimenté qui a pris le temps d’y réfléchir. Les demandes arrivent ainsi correctement qualifiées vers la bonne personne : un humain compétent qui les traite infiniment mieux qu’une IA.
Mais depuis quelques mois, je dois bien avouer que les choses ont changé. J’ai publié L’obsession du service client en 2018, soit quatre ans avant la popularisation de ChatGPT, environ sept ans avant que Claude Code n’entre dans mon quotidien, et que je commence à prendre conscience du niveau de qualité stratosphérique qu’ont atteint les modèles de langage.
Autrement dit, au rythme où les choses évoluent aujourd’hui, mon livre est sorti il y a une éternité. Or au moment où je l’ai écrit, une de mes ambitions secrètes était qu’il soit aussi « intemporel » que possible. Et honnêtement, jusqu’à il y a peu, j’étais vraiment content de cet aspect. En le relisant régulièrement, il me semblait bien résister à l’épreuve du temps.
Tous les ans, mon éditeur me proposait de sortir une nouvelle édition. Au lieu de prendre ça comme une opportunité commerciale, je ne pouvais pas m’empêcher de voir la publication d’une nouvelle édition comme une sorte d’aveu d’échec sur la pertinence du contenu de mon livre. Si j’avais eu besoin de faire une nouvelle édition avec des modifications notables, c’est que je n’avais pas vu juste en 2018, d’une certaine manière.
En 2024, il se trouve qu’une nouvelle édition s’est imposée d’elle-même, en raison de la rupture des stocks existants. Dunod allait, quoi qu’il arrive, sortir une nouvelle édition de mon livre. La question de la mise à jour du contenu s’est donc posée de nouveau, de façon encore plus concrète. Et à ce moment-là, mon avis était toujours le même : le contenu de mon livre est toujours pertinent en 2024.
À part quelques détails qui n’intéressent que les typomaniaques de mon espèce, je n’ai donc quasiment rien changé au contenu de cette nouvelle édition, qui est sortie début 2025. Elle a d’ailleurs reçu le prix du jury 2026 de l’Académie des Sciences Commerciales (pardon, il fallait bien que je le place quelque part), signe que je n’étais pas le seul à trouver que mon livre avait bien vieilli.
Une relecture critique à l’ère de l’IA
Ma bascule mentale sur l’IA est arrivée quelques mois après cette nouvelle édition, courant 2025. Et si je devais faire une nouvelle édition aujourd’hui, mon avis ne serait plus tout à fait le même qu’il y a deux ans. Quand c’est l’ancien sceptique qui bascule, c’est sans doute que quelque chose a vraiment changé.
On m’a souvent posé la question de l’influence de l’IA sur le service client. Jusqu’à récemment, je considérais encore que mon livre répondait déjà à cette question. Mais avec les progrès impressionnants de ces derniers mois, je ne peux plus y répondre aussi facilement. L’envie d’écrire un article pour réfléchir à la question commençait à se faire sentir. Et il y a quelques jours, en recevant une nouvelle question de ce style, je me suis dit qu’il était temps de passer à l’action.
Je viens donc de relire L’obsession du service client de bout en bout, avec une question en tête : qu’est-ce qui tient encore, et qu’est-ce que l’IA a fait voler en éclats ? Cet article est une première base de réflexion pour répondre à cette question de façon honnête.
Relire son propre livre, c’est un exercice un peu vertigineux. On y croise l’auteur qu’on était, ses certitudes, ses angles morts (et par moments l’envie de lui mettre une petite tape derrière la tête). Le mien racontait Capitaine Train : comment quatorze personnes ont tenu le service client de 2 millions de clients sans plateau téléphonique, sans script, sans sous-traitance. Au fond, c’était une sorte de manifeste contre les call centers.
Quand je vois ce que je suis capable de faire avec l’IA depuis quelques mois, j’ai relu mon livre en redoutant le pire. La technologie vieillit vite, et un livre truffé de captures d’écran de Twitter ou autres outils qui ont changé de nom, ça peut vite sentir la naphtaline. Finalement, il a bien mieux tenu que je ne le craignais. Sur le fond, presque tout est encore debout. Mais est-ce vraiment une si bonne nouvelle ?
Ce qui n’a pas pris une ride
Dans l’ensemble, j’ai de quoi être rassuré. La colonne vertébrale tient.
Le décalage entre les 80 % d’entreprises qui se croient customer-centric et les 8 % de clients qui le ressentent : il s’est probablement aggravé, pas résorbé. Coller un chatbot et croire qu’on a « modernisé » son service, c’est la nouvelle façon de creuser ce fossé sans le voir.
Under-promise, over-deliver. « Les promesses sont des dettes. » À l’heure où le marketing survend l’IA à tour de bras, ce principe n’a jamais été aussi important. Mieux vaut une IA qui résout deux problèmes sur trois sans le crier, qu’une IA « révolutionnaire » qui déçoit à chaque interaction.
La rétention qui prime sur l’acquisition, l’honnêteté qui construit la confiance, le management par la confiance, le recrutement de profils atypiques plutôt que de CV calibrés : tout ça n’a pas bougé selon moi. Certains de ces chapitres sont même plus vrais qu’en 2018. J’aurais donc pu refermer le livre tranquille. Sauf qu’un chapitre, l’un des plus importants, m’a fait exactement l’effet inverse.
The best support is no support : la phrase qui s’est retournée contre moi
Son idée centrale : le meilleur ticket est celui qu’on ne reçoit pas, parce que le produit est tellement bon et simple que le client n’a plus besoin de nous. Chez Capitaine Train, nous avons vu la courbe des inscrits faire ×8 pendant que celle des tickets restait quasiment plate. Chaque problème évité était un bug corrigé. Une amélioration permanente.
C’était une discipline exigeante, et elle reposait sur un ressort qu’on ne voyait pas : la douleur partagée. Quand un client galérait, on souffrait avec lui : en temps, en empathie, en charge, en personnes débordées en interne. Corriger le produit nous soulageait nous autant que lui. La douleur pour le support était l’aiguillon qui nous forçait à agir.
Soyons honnête sur ce que l’IA sait faire, parce que c’est bluffant. Faire remonter cette douleur ? Elle s’en sort souvent mieux qu’un humain débordé qui traite cinquante tickets et en oublie la moitié. Donnez-lui l’ensemble de vos échanges, demandez-lui les frictions qui reviennent et les endroits où ça coince : elle vous sort une synthèse en quelques minutes, là où il fallait des mois d’intuition accumulée. Vous pouvez même confier ses recommandations à un agent qui code, et boucler la correction dans la foulée. La boucle d’amélioration du produit que je décrivais en 2018, payée à la sueur d’une équipe entière, l’IA peut la suralimenter pour une fraction du prix. Sur le papier, c’est une promesse magnifique.
Sauf que la même puissance peut servir l’exact contraire. Tout dépend de l’intention de celui qui appuie sur le bouton. Et c’est là que j’ai fini par comprendre une chose : plus qu’un substitut, l’IA est un amplificateur. Elle multiplie ce qu’on lui donne. Tournée vers l’écoute, elle devient le meilleur radar produit qu’une entreprise ait jamais eu. Réduite à un levier d’économies, elle n’est plus qu’un anesthésiant.
Et l’anesthésiant, voilà ce qui m’inquiète. L’IA absorbe si bien le choc qu’elle endort la douleur de notre côté du guichet : le ticket ne coûte presque plus rien, la personne débordée disparaît, et avec elle l’envie de réparer la cause profonde. Le signal a beau remonter à la perfection, il tombe dans le vide. Car à la table des décisions du produit, une donnée ne plaide pas sa propre cause : il lui faut un avocat. Le support était celui du client, et c’est lui que l’IA congédie en premier.
Le reste suit tout seul. Une IA est un amortisseur remarquable : elle peut compenser une interface ratée par une réponse impeccable, ou rendre l’intolérable parfaitement tolérable. Un amortisseur absorbe le choc, donc on ne répare jamais la route. The best support is no support était une invitation à mieux construire le produit, à utiliser le service client pour constamment l’améliorer. Avec des agents IA performants, il est en train de devenir une excuse pour ne plus jamais le toucher. No support parce que le produit est parfait, c’était mon rêve. No human support parce qu’une IA endort la douleur des deux côtés du guichet, ça pourrait bien devenir mon cauchemar. Et de loin, les deux courbes se ressemblent.
Si les équipes souffrent moins grâce à l’IA, c’est évidemment une bonne nouvelle. Il ne faut juste pas confondre la fin de la douleur avec la guérison.
L’arsenal de 2026
Voilà pour le vertige. Redescendons sur terre : pour un service client, qu’est-ce que l’IA sait faire, concrètement, qu’elle ne savait pas faire (ou pas suffisamment bien) il y a trois ans ? Voici quelques cas pratiques qui me viennent en tête.
- Répondre juste, tout de suite, à une question vraiment complexe. Posez à une IA bien outillée une colle tarifaire, et elle répond correctement en deux secondes, un dimanche à trois heures du matin. Avant, vous aviez le choix entre un chatbot à menus déroulants qui ne comprenait rien, et un humain qui avait mis six mois à apprivoiser 216 pages de conditions tarifaires. Aujourd’hui, l’IA avale ces 216 pages et les manie mieux que la plupart d’entre nous.
- Agir, plus seulement répondre. Le vrai bond des derniers mois, c’est l’IA qui fait quelque chose. Elle ne se contente plus d’expliquer la marche à suivre : elle peut déclencher un remboursement ou modifier une réservation, en accédant directement aux outils internes. Un client écrit « je me suis trompé de jour », tout est dans les systèmes, et c’est remboursé avant qu’il ait refermé l’onglet.
- Le multilingue, quasi gratuit. Chez Capitaine Train, assurer le support dans cinq langues voulait dire recruter des natifs dans chacune. Aujourd’hui une IA répond dans cinquante langues sans que vous embauchiez personne, et sans l’accent corporate des traductions d’hier.
- Aider ceux que le produit laisse sur le quai. Le produit parfait pour tout le monde n’existe pas : il y aura toujours des clients que le numérique laisse de côté, par manque d’aisance ou parce qu’aucune interface ne couvre tous les cas de la vraie vie. Avant, seul un humain patient pouvait les débloquer, au téléphone ou par de longs allers-retours. Aujourd’hui, une IA les prend par la main, pose deux questions et les sort de l’ornière, à toute heure, et avec une patience illimitée. C’est l’angle qu’on attend le moins : la machine qu’on accuse de déshumaniser devient l’alliée de ceux que la technologie avait laissés de côté.
- Souffler à l’oreille de l’humain. Quand un cas atterrit chez une personne en chair et en os, l’IA travaille pour elle en coulisses : elle rassemble l’historique du client, fouille les logs, prépare un brouillon. Fini la chorégraphie entre cinq onglets et trois logiciels qui ne se parlaient pas. Tout tient sur un seul écran.
- Coder les outils internes du service client. Dans mon livre, je raconte le jour où nous avons attitré des développeurs rien qu’au service client (chapitre 28), pour ne plus avoir à mendier du temps sur la feuille de route du produit. Ça avait déjà changé notre vie. Aujourd’hui, nous en sommes au stade d’après : la personne au contact des clients peut se construire ses outils elle-même. Pas besoin de savoir coder : il suffit d’expliquer son besoin à Claude Code. Je code désormais mes propres tableaux de bord, automatisations et autres outils de productivité, sans mobiliser un développeur ni dévier la moindre roadmap. Celui qui connaît le mieux le besoin n’a plus à attendre que quelqu’un d’autre le comble. Ça change tout.
- Fluidifier l’amélioration continue du produit. J’en ai parlé longuement dans la section précédente, je ne le redéroule pas : l’IA lit l’intégralité des échanges, en extrait les frictions récurrentes, les renvoie à l’équipe produit, voire les corrige elle-même (!). La boucle de feedback que je tenais à bout de bras avec des humains tourne désormais presque seule.
Tout ça marche pour de vrai, à condition de garder la main là où il faut. Une IA qui rembourse 5 € sans broncher : parfait. Pour 5 000 €, on lui demande de proposer et on valide. L’autonomie se dose selon l’enjeu. C’est l’under-promise appliqué à la machine.
Reste un « mais » de taille. Rien de cet arsenal ne vaut mieux que ce qu’on donne à manger à l’IA. Une doc interne claire, à jour, bien rangée, et elle répond juste ; une doc en friche, et elle invente avec aplomb. Le travail a changé de nature : on ne forme plus un humain pendant six mois, on structure la connaissance pour la machine. Ça porte un nom à la mode, le « context engineering » — sorte d’habillage chic pour « bien ranger sa doc ». Mais au fond, c’est un vieux métier que je connais bien.
Parce que cette doc, c’est exactement ce que mon livre passait son temps à réclamer. La base de connaissances du chapitre 26, la voix de marque documentée du chapitre 10, les règles de gestes commerciaux affichées noir sur blanc : tout ce travail de mise en ordre, que je défendais pour servir les clients et l’équipe, devient le carburant de l’IA. Encore l’amplificateur : elle démultiplie la qualité de votre documentation, dans un sens comme dans l’autre. Les entreprises qui l’avaient fait démarrent avec une longueur d’avance. Les autres récoltent un assistant qui hallucine poliment.
Ce que l’IA fait basculer
Maintenant, l’inconfortable. Là où les règles ont changé, où mon livre mériterait une mise à jour. En déployant correctement son arsenal 2026 avec le bon contexte, l’IA redistribue les cartes : elle encaisse le volume, tout ce qui est simple et répétitif, et ne laisse à l’humain que les cas qui résistent, les plus complexes et les plus délicats. Ce partage traverse tout ce qui suit, et déplace plusieurs principes du livre.
La vitesse
J’ai consacré toute une partie du livre à la réactivité. « Répondre vite, c'est déjà la moitié du travail. » C’était vrai, mais ça ne l’est plus autant. On vient de le voir : une IA qui maîtrise votre base de connaissances interne est capable de répondre de façon juste et instantanée, 24 heures sur 24. Si la vitesse devient gratuite et universelle, elle cesse d’être un avantage. Elle devient un prérequis qu’on ne remarque que quand il manque.
Le vrai terrain de jeu s’est déplacé vers un endroit que j’avais sous-estimé : la qualité du passage de relais. Le moment où la machine atteint sa limite et tend la main à un humain, sans faire répéter le client. « Oubliez les tickets, pensez conversations » : je l’écrivais comme un conseil de confort. C’est devenu le critère qui sépare un bon service d’un calvaire.
L’empathie
J’ai un chapitre qui s’intitule « L’empathie est une fonctionnalité rare ». Je le maintiens, mais il faudrait le couper en deux. Sur l’empathie de forme (reformuler une émotion, adopter le bon ton, anticiper la question suivante), un bon modèle de langage le fait aujourd’hui mieux que beaucoup d’humains mal formés. Elle n’est plus vraiment rare, elle est abondante et gratuite.
Ce qui reste rare, et c’est ce que je voulais dire sans vraiment le savoir, c’est l’empathie qui engage une responsabilité : décider d’un remboursement sur un cas atypique, reconnaître une faute au nom de l’entreprise, prendre un risque pour quelqu’un. Une machine compatit, mais elle n’assume rien.
Les canaux
J’ai défendu le choix de Capitaine Train presque comme un principe moral : pas de chat, pas de téléphone entrant, tout en e-mail asynchrone. Mon argument : la complexité ferroviaire rendait toute réponse synchrone forcément bâclée. Avec un peu de recul, est-ce vraiment un principe ? De nos jours, on pourrait presque voir ça comme une contrainte technique de 2016 que j’avais habillée en philosophie. Car l’IA fait aujourd’hui ce que je jugeais impossible : répondre dans l’instant et avec justesse, en fouillant la complexité en temps réel.
Mais c’est la contrainte technique qui tombe, pas le principe. Quand c’est un humain qui répond, l’asynchrone reste le meilleur cadre, et pour de bonnes raisons. Un cerveau a besoin de temps pour bien faire : fouiller un dossier, peser une décision, trouver la bonne formulation, repérer exactement là où l’IA a calé. Le synchrone le pousse à répondre dans l’instant, donc à improviser, donc à se tromper. L’asynchrone le protège aussi de la pression du direct et des interruptions. On travaille mieux en flux tendu qu’avec un chat qui clignote toute la journée. Et comme l’IA ne lui laisse plus que les cas qui résistent, ce besoin de temps n’a jamais été aussi fort.
La voix
Il y a une exception que je trouve presque savoureuse. Tout mon travail sur la « voix » de la marque (le fameux jeu des contraires, « chaleureux mais pas mielleux, familier mais pas vulgaire », etc.), je le voyais comme un actif culturel difficile à copier. Or en 2026, c’est devenu mot pour mot le mode d’emploi qu’on donne à une IA pour qu’elle sonne juste.
Mais ça ne marche que si cette voix existe déjà, documentée, authentique. Les entreprises qui n’ont jamais fait ce travail récoltent le ton-IA-moyen : lisse, tiède, interchangeable. Exactement le style corporate que je dénonçais, désormais produit en série. Ceux qui avaient soigné leur voix creusent l’écart. Ce chapitre-là, je n’en changerais pas une ligne. Je dirais juste : faites-le maintenant, c’est devenu un de vos seuls vrais remparts.
Ce que je n’avais pas pu voir venir
Le plus intéressant n’est pas forcément ce qui a vieilli, mais ce que 2018 ne pouvait pas imaginer.
Le client n’arrive plus seul
Il a déjà interrogé une IA avant de me contacter. Du coup, soit sa question est résolue avant même qu’il me parle, soit elle est vraiment coriace. Cette fois, c’est lui qui a fait le tri en amont, pas moi. Et il peut aller plus loin : déléguer sa réclamation à un agent qui négociera le remboursement à ma place. La relation client devient, potentiellement, une conversation de machine à machine.
Que devient « la distance du coiffeur », ce dosage fin de proximité humaine, quand les deux bouts du fil peuvent être automatisés ? Je n’ai pas la réponse. Mais c’est la question.
L’humain devient un produit de luxe
Voilà le renversement que je trouve le plus beau. Pendant cinquante ans, le call center a traité l’humain comme un coût à fuir. Quand parler à un robot IA devient gratuit et universel, parler à un humain devient le signe qu’on tient à vous. Le premium. Une pyramide se dessine. En bas, une IA qui assure à tous un service correct, y compris à ceux que le numérique laissait sur le quai. Au sommet, l’humain, rare et précieux.
Tout mon livre, qui décrivait une norme souhaitable, se relit soudain comme la description d’un produit de luxe.
Un trou que personne ne regarde
Puisque l’IA encaisse le premier niveau, où se forment les futurs experts ? On apprenait le métier en traitant du volume, et mon chapitre « Everyone on Support » perd son carburant quand il n’y a plus de tickets simples à se mettre sous la dent.
Cela dit, je me méfie de mon propre pessimisme. Va-t-on manquer de seniors dans dix ans pour avoir trop bien automatisé les juniors aujourd’hui ? Personne ne sait ce qui va advenir, et le même débat agite déjà le monde des développeurs, où le tableau est plus nuancé qu’on ne croit : l’IA propulse les seniors, donne un sérieux coup de pouce aux vrais débutants, et semble laisser surtout les profils intermédiaires sur le carreau. Peut-être qu’on se formera autrement, pas moins. Je n’en sais rien. Mais l’angle mérite qu’on le garde en tête, plutôt que de découvrir le problème dans dix ans.
Alors, faut-il réécrire le livre ?
Le réécrire ? Pas vraiment. Le relire autrement ? Oui, certainement.
La tentation évidente serait d’ajouter un gros chapitre « L’IA et le service client ». Ce serait l’erreur. Périmé en dix-huit mois et surtout, contraire à ma propre thèse qui dit que le service client est une culture, pas un outil. L’IA ne mérite pas un chapitre à part. Elle mérite d'infuser chaque page comme une question : qu'est-ce que ça amplifie, ici ?
Car c’est là que j’aimerais conclure cette petite réflexion. On répète partout que l’IA a rendu ce genre de livre obsolète. Je crois exactement l’inverse. Une IA de support n’invente pas une culture de service ; elle révèle, en grand, celle qu’on avait déjà. Bonne, elle la démultiplie. Mauvaise, elle l’expose au grand jour.
À l’ère de l’IA, je ne crois pas que les principes de mon livre soient datés. Et au fond, ce n’est pas vraiment une menace. La vraie menace serait qu’on retourne les idées de mon livre contre lui. Que des entreprises clament « nous, on a gardé l’humain » en parlant d’un robot à la voix douce. Si ce livre doit revivre, ce sera pour ça : reprendre le contrôle de ma propre idée, avant que d’autres ne la vident de son sens.
Et mon métier, dans tout ça ?
Au fond, mon métier a toujours consisté à « gérer les cas qu’on n’a pas encore su automatiser ». Ça, ça n’a pas changé d’un iota. Ce qui change avec l’IA, c’est que cette part (le « pas automatisable ») fond à vue d’œil, et je ne vais pas cacher le vertige que ça me donne pour le marché de l’emploi. Ma seule réponse : me servir du temps que l’IA libère pour passer de producteur à orchestrateur. C’est ce changement de paradigme qui est en train de se produire chez les développeurs, et beaucoup d’autres métiers.
Je me sens comme un paysan en début de révolution industrielle, à qui on vient de confier un tracteur. Toujours dans le même champ, mais je ne bine plus à la main. Je conduis l’engin, avec deux choses en tête. D’abord, que tout le monde n’a pas la chance de pouvoir le conduire, et que les campagnes se sont vidées. Ensuite, que ce tracteur-là ne se contente pas de labourer : il décide où aller. Mon travail, désormais, c’est de garder les mains sur le volant. Surveiller la trajectoire de la machine, parfois la corriger, et vérifier qu’elle ne fonce pas dans le fossé.
Je ne soigne toujours pas le cancer. À l’époque, je vendais des billets de train. Aujourd’hui, je dirige le service client d’une banque. Et la seule chose dont je suis encore plus sûr qu’en 2018, c’est celle-ci : aucune technologie n’a jamais fidélisé un client à la place d’une entreprise qui se fiche sincèrement de lui. L’IA non plus. Elle rend juste l’indifférence plus rapide.
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🙏 Merci pour votre lecture
Je sais que votre attention a beaucoup de valeur, dans ce monde où ceux qui essaient de la capter sont de plus en plus nombreux. Votre temps, lui, n’est pas extensible, alors ça me touche d’autant plus.
Si mes textes vous ont apporté quelque chose et que vous aimeriez rendre la pareille, le mieux est d’en parler autour de vous. Si vous êtes conscient du temps que ça représente, vous pouvez aussi m’offrir un thé.
💬 Commentaires et contributions
La transmission est souvent synonyme d’amélioration. Je partage mes façons de travailler pour que n’importe qui puisse me dire des choses comme : « Hey, c’est pas du tout optimisé ton truc là ! Pourquoi tu n’utilises pas plutôt cet outil ? »
L’optimisation est un chemin sans fin. On trouve toujours des moyens pour être plus efficace. Si quelque chose ne vous semble pas optimal, expliquez-moi comment je pourrais m’améliorer. 💙
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